pensée

lundi, octobre 23, 2006

Les Croisades

Les croisades

En ce jour de novembre 1095, malgré le froid et la neige tombée sur la montagne entourant Clermont, capitale de
l'Auvergne, une grande foule s'était rassemblée pour la venue du pape Urbain II. Quand celui-ci prit la parole du haut d'une simple tribune en bois, il se fit un grand silence. Tout le monde devinait que le pape allait parler des nouvelles qui s'étaient répandues dans toute l'Europe à propos de la Terre sainte. Et ces nouvelles étaient désastreuses pour la chrétienté.


Dieu le veut !

Urbain s'adressa à la foule en français : "Ô peuple des Francs ! Peuple aimé et élu de Dieu ! De Jérusalem la grave nouvelle qu'une race maudite, totalement étrangère à Dieu, a envahi les terres chrétiennes, les dépeuplant par le fer et le feu. Les envahisseurs ont fait des prisonniers : ils en prennent une partie (qu'ils installent) comme esclaves sur leurs, les autres sont mis à mort après de cruelles tortures. Ils ont détruit les autels après les avoir profanés. Cessez de vous haïr ! Mettez fin à vos querelles ! prenez le chemin du Saint Sépulcre, arrachez cette terre à une race maligne, soumettez-la !Jérusalem est une terre fertile, un paradis de délices. Cette cité royale, au centre de la terre, vous implore de venir à son aide. Partez promptement et vous obtiendrez le pardon de vos fautes ! Souvenez-vous aussi que vous recevrez pour cela des honneurs et la gloire éternelle au royaume des cieux."Un frémissement, des murmures, des cris d'indignation étouffés parcoururent alors la foule.Un célèbre moine prédicateur qui participait au concile de Clermont convoqué par le pape, Pierre d'Amiens, dit Pierre l'Ermite, poussa ce cri : "Dieu le veut !" ; la foule le reprit comme un grondement de tonnerre : "Dieu le veut !"C'est ainsi que commença la première d'une longue série de guerres, appelées croisades, qui durant deux siècles, devaient opposer la croix du Christ au croissant de l'islam.

La Terre sainte aux mains des infidels

Combien de participants à cette réunion se rappelaient-ils, en quittant Clermont, que le concile avait été convoqué par le pape Urbain pour un tout autre but, puisqu'il devait établir des règles en vue de maintenir la paix entre les États et les peuples chrétiens ?Or les croisades allaient représenter les entreprises militaires les plus importantes et les plus sanglantes de l'histoire médiévale. A l'origine de cette offensive de la chrétienté contre l'islam, il y a des causes et des prétextes très divers.Dans le monde islamique, des changements importants étaient intervenus. Les Arabes, civilisés et tolérants, avaient toujours accueilli les pèlerins chrétiens en Terre sainte, et plus volontiers encore les marchands venus d'Occident. Or, Leur pouvoir en Palestine avait été réduit par l'avancée des Turcs Seldjoukides.Ces musulmans étaient beaucoup plus rudes et intolérants que leurs coreligionnaires arabes. Au XIe siècle, ils occupaient la Mésopotamie, la Syrie, les ports du Levant et la Palestine avec tous ses lieux saints, Bethléem, Nazareth, Jérusalem. C'est surtout l'occupation de la ville sainte qui révoltait l'Occident, car elle abritait le Saint Sépulcre.Même si, par la suite les faits furent exagérés (et parfois falsifiés), il est vrai que les pèlerins chrétiens en Palestine furent en butte à la persécution des Turcs. Le désir d'arracher ces régions des mains des "infidèles" fut un puissant stimulant religieux, qui poussa de nombreux fidèles à endosser la tunique blanche "croisée", c'est-à-dire marquée de la croix rouge du Christ.Vers la même époque, les premiers succès remportés par les chrétiens espagnols dans leur entreprise de "reconquête" (ou reconquista) de la péninsule enthousiasmaient l'Occident. Ils renforcèrent la détermination des croisés.
Des raisons politiques et économiques L'avancée des Turcs menaçait directement l'Empire byzantin qui, durant sept siècles, avait constitué le rempart contre lequel s'était brisée l'expansion islamique à l'est du continent européen.

L'INTÉRÊT DES PETITES GENS

L'enthousiasme pour la croisade fut énorme : des dizaines de milliers de personnes, y compris les femmes, les vieillards, les enfants, se déclarèrent prêtes à partir libérer le Saint Sépulcre.Il est hors de doute que la ferveur religieuse fut le moteur principal de cet immense élan. Mais d'autres facteurs alimentaient aussi cet enthousiasme.Le pape délia serviteurs et vassaux de leur serment de fidélité envers leurs seigneurs durant toute la période de la croisade. C'était une aubaine pour des centaines de petits vassaux, mais encore plus pour des milliers de paysans et de serfs, pour lesquels la croisade était l'occasion inespérée de sortir de leur condition et de devenir riches.L'indulgence plénière, c'est-à-dire le pardon de tous les péchés qu'ils avaient commis, était en outre accordée aux croisés. De plus, ceux-ci ne pouvaient être jugés, s'ils commettaient quelque crime, que par des tribunaux ecclésiastiques, qui étaient disposés à fermer les yeux sur les fautes commises pour la "cause sacrée".
Dans les visées de certains souverains occidentaux, les croisades devaient permettre de venir en aide aux Byzantins, mais aussi d'établir, pour leur propre compte, des esclaves "latines", ou catholiques, en Terre sainte. Cet objectif était notamment soutenu par les républiques maritimes italiennes : les Turcs, en effet, avaient coupé les routes du grand commerce avec l'Orient. Des ports et comptoirs sous domination chrétienne permettraient de rouvrir ces routes, pour le plus grand profit des commerçants génois ou vénitiens. Le projet d'expéditions en Orient excitait aussi l'imagination de centaines de chevaliers et de barons désargentés et sans fiefs, de cadets ou de simples aventuriers qui espéraient conquérir au loin les terres et les richesses qu'ils n'avaient pu trouver en Occident. De plus, la bénédiction de l'Église et l'approbation de toute la chrétienté les auréolaient d'un grand prestige.


Vers Jérusalem : la "croisade des gueux"


" Dieu le veut ! Dieu le veut !" : tel fut le cri de ralliement qui marqua le début des croisades. Urbain II avait fixé au mois d'août 1096 le départ de la grande expédition. Mais des dizaines de milliers de personnes s'étaient spontanément mises en route avant la date prévue. Sans protection armée, elles couraient au massacre. Plus de 12 000 personnes - femmes accompagnant leur mari, paysans à la foi ardente désireux de fuir les servitudes féodales, enfants et vieillards convaincus de faire tomber les remparts de Jérusalem par la force de leurs prières - étaient parties de France en mars, conduites par Pierre l'Ermite et un noble au nom évocateur, Gauthier Sans Avoir. Il ne se trouvait parmi elles, en tout et pour tout, que huit chevaliers. Dans le même temps, 5 000 personnes s'étaient mises en route en Allemagne et descendaient la vallée du Danube sous la conduite d'un prêtre, Gottschalk. Un troisième groupe, commandé par le comte Emich de Leisingen, partit de Rhénanie. Munie de très peu d'armes et d'un maigre ravitaillement, un peu comme des pèlerins se rendant dans le comté voisin, cette foule descendit le Danube avec l'intention de rejoindre Constantinople et, de là, la Palestine : presque tous ignoraient où se trouvaient ce pays. Cette "croisade des gueux", comme on l'appela par la suite, se transforma en fléau. Les croisés saccagèrent des villages entiers pour obtenir de la nourriture, menacèrent d'innocents groupes de juifs, qualifiés d'"ennemis du Christ".Ces rapines et ces violences provoquèrent la réaction armée des habitants des régions traversées par les croisés. De nombreux survivants atteignirent Constantinople et en saccagèrent les faubourgs. L'empereur byzantin leur fit traverser le Bosphore, mais leur conseilla d'attendre l'arrivée de la véritable armée des croisés. Ce fut en vain. La foule poursuivit sa marche jusqu'à Nicée, une place forte turque. Là, elle se disposa en ordre de bataille : quelques escouades d'archers turcs, sortis de la ville, suffirent ç décimer ces malheureux rêveurs.


Vers Jérusalem : les barons de la première croisade

Entre l'été et l'hiver 1096 se mit en marche la gigantesque machine de la première véritable croisade. Elle fut appelée "croisade des seigneurs", car aucun roi ne s'y était associé. En effet, à la suite de lutte entre la papauté et l'Empire, différents souverains -Philippe Ier, roi de France, Guillaume II, roi d'Angleterre, l'empereur Henri IV - avaient été excommuniés par le pape et ne pouvaient y participer. Mais les chefs de la croisade étaient valeureux et acquirent rapidement un grand prestige : ainsi se distinguèrent le duc Godefroi de Bouillon, le plus vaillant chevalier du groupe, courageux au combat et débordant de foi, le vénérable Raymond IV, comte de Toulouse, âgé mais chargé de gloire et d'expérience pour avoir déjà combattu les musulmans en Espagne. Le fier Normand Bohémond de Tarente était populaire parmi les guerriers expérimentés, ainsi que Tancrède de Hautevile, son neveu, l'"incarnation de l'idéal du chevalier chrétien". Le gros de l'expédition croisée était composé de contingents français ou, plus généralement, de souche franque. A telle enseigne que les musulmans, voyant fondre sur eux cette avalanche d'armées chrétiennes communiquant entre elles le plus souvent en français, prirent l'habitude d'appeler "Francs", pendant des siècles, tous les chrétiens d'Europe.


Vers Jérusalem : la pénible marche

Les armées, composées d'environ 30 000 hommes au total, qui s'étaient rassemblées en divers points de l'Europe, se mirent en marche, en utilisant des routes différentes, pour aboutir à Constantinople. Le commandement unique fur confié à Godefroi de Bouillon, qui rejeta aussitôt fermement la proposition de Bohémond de Tarente de s'emparer de la capitale byzantine, affirmant être venu "uniquement pour combattre les infidèles". Mais l'idée de mettre la main sur la riche cité de Constantinople demeura présente.
L'empereur byzantin approvisionna les troupes croisés, déjà bien épuisées, et s'engagea à les assister militairement. Il fut soulagé lorsqu'elles se mirent enfin en route vers Jérusalem. Les discordes ravageaient l'armée croisée : Godefroi commandait... quand on le lui permettait. Mais la division encore plus accentuée régnant chez les musulmans favorisa les croisés. Les troupes chrétiennes occupèrent Nicée sans grandes difficultés. Par la suite, elle affrontèrent les Turcs à Dorylée (l'actuel Eski-Chéhir) dans une bataille très dure mais victorieuse. C'est alors qu'elles durent affronter leur ennemi le plus impitoyable : une marche de 800 kilomètres sous un soleil ardent, dans des régions dépourvues d'eau, alors que les vivres manquaient et que les tribus bédouines les harcelaient sans cesse. Bien plus que les batailles, ces difficultés décimèrent l'expédition. L'hiver 1097 fut particulièrement pénible : après le soleil et la soif, les croisés affrontèrent le vent et le froid, la faim et les épidémies, sous les remparts d'Antioche, dont les habitants résistèrent huit mois. De nombreux chrétiens désertèrent et s'embarquèrent à leurs frais sur des navires génois et vénitiens pour revenir en Europe. Cependant, beaucoup d'autres, les plus dévots et les plus solides, résistèrent. Parmi ceux-ci survécurent ceux qui s'étaient nourris pendant des semaines avec des "cannes douceâtres appelées zucra en arabe" : les Européens avaient découvert le sucre.


La Prise de Jérusalem

Antioche, assiégée par les croisés, résistait depuis huit mois. C'st alors que les croisés apprirent l'arrivée, en renfort des assiégés, d'une forte armée turque. Cette nouvelle suscita un tel mouvement de crainte et de désespoir qu'ils redoublèrent leurs assauts et prirent Antioche en une semaine. La ville fut livrée au pillage. L'audacieux Bohémond conduisit ensuite les troupes croisées contre l'armée turque, qui fut vaincue : c'était durant l'été 1098. Six mois passèrent, pendant lesquels les croisés reprirent des forces et se réorganisèrent. Avant d'atteindre Jérusalem, il leur restait à parcourir une longue route sous l'ardent soleil. Le 7 juin 1099, trois ans après leur départ d'Occident, 12 000 soldats du Christ, déguenillés, tombèrent à genou en pleurant lorsqu'ils aperçurent au loin les remparts puissants et élevés de Jérusalem, la Ville sainte ! Tant de souffrances avaient été endurées pour chasser les Turcs de cette ville ! C'est alors que les croisés découvrirent que ces derniers n'étaient plus à Jérusalem. Un an avant leur arrivée, ils en avaient été chassés par les soldats du calife d'Égypte, adversaire de l'usurpateur turc. Godefroi de Bouillon fit dresser les tentes autour de la ville et installer les machines de sièges, les tours pour l'escalade des remparts, construites par les charpentiers génois, les catapultes et tous les engins conçus par les techniciens militaires. La garnison de la place, qui ne dépassait pas le millier, observa tous ces travaux avec étonnement et quelque crainte. Le calife envoya ses ambassadeurs auprès des chefs croisés : il promettait, comme autrefois, toute liberté aux pèlerins pour séjourner dans la ville et visiter les lieux saints. Les chefs de la croisade tinrent conseil. Allait-on abandonner, si près du but, l'objectif principal de l'expédition et s'interdire de former des royaumes latins en Orient, alors même que certains chevaliers s'étaient déjà taillé quelques fiefs dans les territoires conquis ? Aussi exigèrent-ils une reddition sans conditions. Les musulmans refusèrent. Le siège de la ville commença. Durant quarante jours, les mille défenseurs résistèrent aux douze mille croisés qui les assiégeaient. Le 15 juillet, Godefroi, Tancrède et leurs hommes réussirent à escalader les remparts de la ville. A coups de hache, ils atteignirent les portes, qu'ils ouvrirent toutes grandes. Les soldats se ruèrent dans la cité. Exaspérés par les privations, exaltés par les privations, exaltés par les harangues des prédicateurs, affamés, ils ne pensèrent plus qu'à se venger et à rançonner la population, comme ils l'avaient déjà fait lors de la prise d'Antioche. Ce fut une page peu glorieuse dans l'histoire de la chrétienté. Un témoin oculaire, Raymond d'Agiles, raconta :

"On vit alors des choses jamais vues. De nombreux infidèles furent décapités, tués par les archers ou contraints de sauter du haut des tours. D'autres encore furent torturés puis jetés dans les flammes. On pouvait voir dans les rues des morceaux de têtes, de mains et de pieds. On chevauchait partout sur des cadavres. Ce fut un tel massacre dans la ville que les nôtres marchaient dans le sang jusqu'aux chevilles. Les croisés pillaient à satiété : ils parcouraient les rues, entraient dans les maisons, raflaient or, argent, chevaux, tout ce qu'ils trouvaient..."
Les croisés atteignirent enfin la basilique édifiée sur le Saint Sépulcre du Christ, que les infidèles avaient reconstruite après qu'un souverain "fanatique" eut cherché à l'abattre.Là, ils s'embrassèrent, pleurant de joie, et comme le raconte un historien, "ils remerciaient le seigneur miséricordieux" : les croisés avaient enfin atteint leur objectif ! On proposa à Godefroi de Bouillon le royaume "latin" ainsi conquis. Il refusa la couronne, se contentant du titre plus modeste d' "avoué, ou défenseur, du Saint Sépulcre". Il vainquit une armée égyptienne à Ascalon, puis s'occupa activement de l'organisation de son royaume; il mourut brusquement un an après la conquête, peut-être empoisonné par un musulman. Le royaume de Jérusalem, qui survécut à son fondateur et ne disparut qu'en 1291, eut pour fiefs les autres principautés latines de la région : les comtés d'Édesse et de Tripoli, les principautés d'Antioche et de Tibériade.


Revers militaires avantages économiques :
la deuxième croisade (1147-1149)

Vainqueurs, les croisés fondèrent au Moyen-Orient, outre le royaume de Jérusalem, une série de principauté, de comtés et de fiefs latins. Le commerce européen, et en particulier les cités italiennes comme Gênes, Venise et Pise en tirèrent de gros avantages. Mais ces territoires chrétiens, loin de s'unir face aux musulmans, s'affrontèrent sans cesse en querelles et en guerres intestines. Cela fit inévitablement le jeu des musulmans, qui reprirent l'offensive. Les victoires que ceux-ci remportèrent motivèrent le départ de nouvelles croisades, qui se terminèrent toutes par de notables défaites militaires des chrétiens. Mais s'ils ne furent pas victorieux par les armes, les chrétiens réussirent à établir durablement leur suprématie économique et même, dans une certaine mesure, politique sur la Méditerranée. En 1144, les musulmans reprirent Édesse. Le pape ordonna alors de former une nouvelle croisade; elle fut prêchée par Bernard de Clairvaux, à l'assemblée de Vézelay, en Bourgogne, en 1146. L'expédition fut conduite par le roi de France Louis VII et l'empereur germanique Conrad III. Les désaccords entre les chefs, le manque d'organisation et les erreurs militaires entraînèrent une série de revers des forces croisées. Après que ses troupes été décimées à Dorylée, Conrad rentra en Allemagne. Les survivants rejoignirent Jérusalem, puis déclenchèrent une attaque contre Damas, sans pouvoir s'emparer de cette ville. La nouvelle de l'arrivée de renforts musulmans contraignit les chrétiens à lever le camp et à rentrer sans gloire en Europe. En deux années seulement, le prestige des armées croisées était tombé si bas que l'on pouvait penser que plus personne ne voudrait reprendre les armes.


La "croisade des rois" (1189-1192)

Quarante années passèrent, pendant lesquelles chrétiens et musulmans vécurent souvent en bon voisinage. Beaucoup d'anciens croisés avaient épousé des femmes arabes et avaient adopté nombre de coutumes orientales. Les échanges commerciaux étaient très intenses entre les ports du Levant et ceux des côtes italiennes. Le plus important personnage du monde musulman était alors le sultan d'Égypte, Salâh al-Dîn, dit Saladin, qui avait étendu sa domination sur une grande partie du Levant et établi de bons rapports avec les chrétiens. Mais la violation de ce statu quo par quelques seigneurs fanatiques ramena la guerre dans la région. Saladin battit les chrétiens à la bataille d'Attîn et entra en vainqueur à Jérusalem en octobre 1187. La prise de cette ville entraîna l'appel à la troisième croisade. Elle fut appelée la "croisade des rois" parce qu'à sa tête se trouvaient les souverains les plus prestigieux d'Occident : l'empereur Frédéric Barberousse, le roi de France Philippe Auguste et le roi d'Angleterre Richard Cœur de Lion. Les armées ainsi réunies étaient très importantes. Mais à peine arrivé en Asie Mineure, Frédéric Barberousse se noya. Les deux souverains survivants reprirent la ville de Saint-Jean-d'Acre. Puis les événements prirent une autre tournure. Le roi de France n'avait qu'une seule hâte : retourner dans sa patrie et profiter de l'absence de Richard pour mettre la main sur les possessions françaises de ce dernier. Resté seul, le roi d'Angleterre accomplit des prodiges, mais il n'était plus en mesure de battre Saladin. Aussi conclut-il, en 1192, une trêve avec son valeureux adversaire. l'accord stipulait que Jérusalem restait aux mains des musulmans, qui s'engageaient en retour à protéger les pèlerins chrétiens se rendant dans la Ville sainte; de plus, les "Francs" conservaient les ports du Levant, ainsi que Chypre. La trêve, hélas ! ne fut signée que pour trois ans...


La "croisade de Venise"

La quatrième croisade fut inspirée par le pape Innocent III , qui mit les souverains chrétiens en demeure de reprendre les armes et de libérer le Saint Sépulcre des mains des infidèles. A la différence de la précédente, ce fut une croisade conduite par de simples chevaliers : Boniface de Montserrat, Baudouin de Flandre et Geoffroy de Villehardouin. Son objectif initial était l'Égypte, mais elle fut complètement déviée de son but par les Vénitiens. Ceux-ci s'étaient engagés à pourvoir au transport des troupes contre le paiement d'une somme très importante. Comme les croisés n'avaient pas réussi à réunir entièrement l'argent, les Vénitiens exigèrent en échange la prise de la ville de Zara (aujourd'hui Zadar, en Yougoslavie), qui faisait concurrence à la sérénissime république : en cinq jours, cette cité chrétienne fut prise. Puis les croisés se dirigèrent vers Constantinople, qu'ils mirent à sac en 1204. Venise se fit céder des territoires byzantins. le chef croisé Baudouin devint le premier empereur de l'Empire latin d'Orient. Ainsi s'acheva cette croisade de chrétiens contre d'autres chrétiens : on était loin de l'idéal d'un Godefroi de Bouillon...


Le bilan d'un échec

Les croisades se terminèrent sur un échec : la Terre sainte demeura sous le contrôle des musulmans. Mais le bilan est très différent si l'on considère le développement du commerce maritime, l'essor des cités portuaires italiennes et, indirectement, celui de toute l'Europe : l'affrontement entre les deux civilisations a surtout bénéficié à la plus jeune et la moins avancée d'entre elles. De nouvelles plantes, le riz, l'abricotier, pénétrèrent en Europe. Les croisés rapportèrent également divers procédés technique utilisés par les Arabes. Enfin, en éloignant une partie de l'aristocratie féodale, les croisades facilitèrent l'émancipation des communes : l'argent nécessaire aux chevaliers pour partir en Orient était souvent fourni par les bourgeois des villes, qui achetaient leur liberté à leur seigneur.


Autres croisades

La "croisade des enfants" (dossier qui sera traité dans les jours à venir) : pour faire oublier le scandale de la quatrième croisade, on laissa croire que seuls des enfants innocents pouvaient miraculeusement libérer le Saint Sépulcre. Des prédicateurs fanatiques surent convaincre les parents de plus de 30 000 enfants de les laisser partir désarmés, sans ravitaillement, complètement démunis. A Gênes, de malhonnêtes commandants de navires les firent passer en Égypte et en Tunisie, où, naturellement, ils furent vendus comme esclaves.
6e croisade : l'empereur germanique Frédéric II, excommunié pour avoir rompu avec le pape, fut pratiquement obligé de partir en croisade.
Combattant peu, il obtint par la diplomatie la restitution de Bethléem, de Nazareth et même de Jérusalem. Mais ce succès ne fut pas reconnu en Occident, où l'on se scandalisa de l'accord conclu avec les infidèles !
En 1244, les musulmans reconquirent Jérusalem, qui ne devait plus retourner en mains chrétiennes.
7e croisade : le roi de France, Louis IX, futur Saint Louis, conduisit une expédition contre l'Égypte. Il conquit la ville de Damiette, mais, vaincu, il fut ensuite fait prisonnier avec son armée. Il revint en France, quatre années après son départ, après avoir versé une énorme rançon. (dossier qui sera traité dans les jours à venir)
8e croisade : de nouveau, Saint Louis débarque à Tunis pour abattre définitivement la puissance musulmane. Il y mourut de la peste, ainsi qu'une grande partie de ses troupes.

LA DANSE

(AU XVIIème SIECLE)


Les Français s'intéressèrent à la danse dès la Renaissance. Les Traités rédigés par Michel Toulouze et Thoinot Arbeau témoignent de cet engouement. Sous l'impulsion de Catherine de Médicis, le ballet devint un moyen de propagande royale pendant le règne de Charles IX.
Au XVIIème siècle, la danse était un art pratiqué par toutes les couches de la société française:
- Tout d'abord, par le peuple. Les diverses régions françaises contribuèrent à enrichir le répertoire chorégraphique et musical du pays : la Bretagne, le Poitou, l'Auvergne, la Provence...
Au cours d'un séjour en Armorique, Madame De Sévigné écrivit à sa fille, Madame de Grignan:
"Après souper, tout dansa : il y eut des sonnoux, on dansa tous les passepieds, tous les menuets, toutes les courantes de village, tous les jeux des gars du pays. Enfin, minuit sonna : nous voilà en carême."
- Dans ses mémoires, Louis XIV évoque sa politique en la matière :
« Les peuples d'un autre côté, se plaisent au spectacle, où au fond on a toujours pour but de leur plaire ; et tous nos sujets, en général, sont ravis de voir que nous aimons ce qu'ils aiment ou à quoi ils réussissent le mieux. Par là nous tenons leur esprit et leur coeur, quelquefois plus fortement peut-être, que par les récompenses et les bienfaits. »
Le Roi se devait donc de danser, à l'image de ses sujets. Il ne se contenta pas de le faire, comme son père, au cours de simples bals. Il le fit sur scène, lors de représentations théâtrales évènementielles. Les Noces de Pelée et de Thétis 1654 dans lequel Louis XIV dansait fut donné dans la salle du Petit-Bourbon devant plus de 30.000 parisiens! Louis XIV pratiqua cette discipline avec rigueur, afin de rivaliser avec les meilleurs danseurs du royaume.
- De même, l'"Honnête homme" était censé savoir exercer cet art. La danse était enseignée aux gentilshommes au même titre que le combat à l'épée et l'équitation. C'est pourquoi le Bourgeois Gentilhomme s'octroie le luxe d'avoir un maître à danser à son service. L'Abbé de Pure recommandait son enseignement dans les établissements tenus par les Jésuites. Dans un soucis pédagogique, François de Lauze publia un ouvrage intitulé "Apologie de la Danse et de la Parfaite Méthode de l'enseigner tant aux Cavaliers qu'aux Dames".


Le maître à danser

Dans les ballets de Cour de la première moitié du XVIIème siècle, les chorégraphies étaient des oeuvres collectives, comme la musique. Les danseurs sont tout d'abord des nobles, hommes (le marquis de Villeroy, le marquis de Rassan, le duc de Saint-Aignan et le Roi bien sûr) ou femmes (Madame, Henriette d'Angleterre, Mesdemoiselles Mancini, de Sévigné, de Vallière, de Mortemart, la future Madame de Montespan et même subrepticement la Reine !). A ces aristocrates, se mêlent des professionnels hommes (Beauchamps, Vertpré, Mollier, D'Olivet, Raynal, La Pierre) et femmes (Vertpré, Girault, La Faveur) bien avant le Triomphe de l'Amour.Peu à peu, la technique s'affermit. Les danseurs gagnèrent en virtuosité et se spécialisèrent dans l'exécution de danses spécifiques. L'art se professionnalisa peu à peu. Afin de sauvegarder les techniques transmises par la tradition orale, Louis XIV fonda l'Académie Royale de la Danse par lettres patentes en date du 30 mars 1661. Ce fut l'un de ses premiers actes de gouvernement. Composée des treize plus grands maîtres à danser du royaume : François Galland sieur du Desert, Jean Renauld, Thomas le Vacher, Hilaire d'Olivet, Jean & Guillaume Reynal, Guillaume Queru, Nicolas de l'Orge, Jean-François Piquet, Jean Grigny, Florent Galland Desert, Guillaume Renauld, l'Académie fut placée sous la protection du duc de Saint-Aignan. Naturalisé en 1662, Lully sut très bien assimiler la culture française. Ses premières danses furent composées naturellement pour les ballets de Cour. Elles furent en outre utilisées comme intermèdes dans des opéras italiens (Xerxès, Ercole Amante) et dans les comédies-ballets de Molière. Appelé à définir une conception française de l'opéra, Lully choisit de différer du modèle italien et d'y introduire la spécificité musicale de la France: la danse.


LE PAUTRE - Homme en habit de ballet jouant des castagnettes.





Les danses utilisées dans les oeuvres de Lully :


BRANLES

Danses des XVIème et XVIIème siècles composées sur des rythmes variés: 4/4 pour le branle simple, 6/4 pour le bransle bouble, 6/8 pour le bransle gay. On dénombre 19 branles différents, chacun correspondant à une province française: Champagne, Poitou, Bourgogne... Ce type de danse, souvent exécuté sur des chansons plus ou moins populaires, permettaient de mimer des personnages.Ex: Manuscrit de Cassel (1665)

BOURREE

Danse très répandue en Auvergne. La bourrée fut introduite à la Cour en 1565 par Marguerite de Valois. L'air écrit en 2/3 ou en 3/4, est composé de 8 mesures partagées en deux parties égales.Ex: Bourrée du Mariage Forcé (1664)
CANARIES
Danse proche de la gigue, mais néanmoins plus lente. Répandue en Europe au XVIIème siècle, elle aurait pour pays d'origine les Iles Canaries. Ex: "Le Bourgeois Gentilhomme", "Armide"(IV,2), "Ballet de Flore".

CHACONNE

Danse venue d'Espagne, très en vogue aux XVIIème et XVIIIème siècles. Elle se dansait à la ville comme au théâtre, sur un air en général à 3 temps (parfois 2), se composant de phrases de huit mesures répétées sur une basse obstinée. Ex: "Cadmus & Hermione", "Phaëton"(II,5), "Amadis", "Roland", "Acis & Galatée" (II,5), Chaconne des Scaramouches, Trivelins et Scaramouches dans "Le Bourgeois Gentilhomme", "L'Amour Médecin".

COURANTE

Ancienne danse dont l'origine est italienne. Elle fut introduite n France au XVIème siècle, en étant à deux temps. Au XVIIème siècle, elle se transforma en danse à 3 temps. Les français aimaient beaucoup cette danse faite de sauts, Louis XIV le premier. Ex: "Les Fâcheux".

GAILLARDE

Ancienne danse originaire d'Italie. Elle fut très en vogue en France aux XVIème et XVIIème siècles. Sa chorégraphie aux mouvements vifs et sauts multiples (ruades, caprioles, grues...) semble relativement libre. L'air est composé sur un rythme ternaire et constitué de la reprise de quatre à huit mesures.Ex: "Thésée"

GAVOTTE

Cette danse, très appréciée aux XVIIème et XVIIIème siècles, est issue des branles. La danse s'exécute sur un rythme binaire avec de petits sauts : trois pas et un pas assemblé. La musique est souvent gaie, grâcieuse et parfois plus tendre.Ex: "L'Amour Malade", "Le Bourgeois Gentilhomme", "Atys"(IV,5)

GIGUE

Cette danse est originaire d'Irlande. Le danseur exécute seul des pas rapides : des piquets, des ciseaux, le berceau, le trot de cheval, les ailes de pigeon. La musique est écrite à deux temps, à un rythme très vif. Lorsque la gigue fut introduite dans la musique de chambre du XVIIème siècle, sa forme évolua. Haendel et Bach en composèrent plusieurs en mesure ternaire.Ex: "Roland"(Prologue), "Le Temple de la Paix".

LOURE

Cette danse, assez lente, était exécutée au son de l'instrument du même nom (=genre de musette connue depuis le Moyen-Age). La mesure est à trois temps dont le premier est accentué. La Loure était surtout en vogue dans le Midi de la France.Ex: Loure des Pécheurs dans "Alceste"(I,7).

MENUET

Cette danse à trois temps est originaire du Poitou. Importé à Paris, le menuet fut mis en musique par Lully à partir de 1653. Ce fut la danse la plus utilisée dans l'oeuvre de Lully: on en dénombre pas moins de 36 dans les ballets, et 47 dans les tragédies. Ce qui fit dire à Victor Hugo : "Le Notre fit le quinconce et Lulli le menuet." Le menuet remplaça peu à peu la courante et deviendra très en vogue au XVIIIème siècle. Sa chorégraphie est composée de petits pas menus et serrés, d'où son nom. Les danseurs, comme pour le quadrille, sont quatre. Les dames changent régulièrement de cavalier. La forme musicale composée de motifs de 4 ou 8 mesures reste très variée.Ex: Menuet du "Bourgeois Gentilhomme", "Atys" (Prologue; IV,5), Armide (Prologue)

PASSACAILLE

Il s'agit d'une sorte de chaconne, néanmoins plus lente et plus grave. Toujours à trois temps, elle se développe sur une même basse obstinée. La danse, solennelle et majestueuse, est exécutée par une personne seule.Ex: "Persée"(V,8), "Armide"(V,1), "Acis & Galatée"(V,9).

PASSEPIED

Danse très répandue en Bretagne au XVIIème siècle. Vive, grâcieuse et enlevée, cette danse tient son nom du fait que les pieds des danseurs se croisent et s'entrecroisent en glissant. La musique est composée en 3/4 ou 3/8, sur un rythme très vif. Ex: L'entrée des Bretons et Bretonnes dans "Le Temple de la Paix".

PAVANE

Danse de Cour par excellence, la pavane doit être noble et majestueuse. Elle fut utilisée dès le XVIème siècle. Son rythme est binaire (2/2 ou 2/4). Elle est exécutée en couple. Les danseurs "font la roue" l'un devant l'autre, à la manière des paons (d'où le nom de "pavane"). L'instrumentation habituelle est composée de violes, de tambourins et de hautbois.Ex: "Pavane des Saisons" (1685)

RIGAUDON

Cette danse fut très répandue en Provence aux XVIIème et XVIIIème siècles. Le rigaudon se danse à deux, sur un vif rythme binaire. La chorégraphie est particulière puisque le danseur exécute ses pas tout en restant sur place.Ex: "Acis & Galatée" (Prologue)

SARABANDE

La Sarabande est d'origine espagnole. Grave ou légère, elle est plus lente que le menuet. Les danseurs l'exécutent en couple. La musique est écrite à trois temps dans un mouvement large.Ex: Premier Air des Espagnols dans "Le Ballet des Nations".
Charles-Louis Pierre de Beauchamps (v. 1634 - v. 1705)
Compositeur des ballets de Cour dès 1655, il composa la musique de la première comédie-ballet de Molière « Les Fâcheux ». Beauchamps se vit confier la direction de l'Académie Royale de Danse en 1662. En 1666, le Surintendant du Corps de Ballet obtint du Parlement l'autorisation de porter le titre de "Docteur de l'Académie de l'Art de la Danse". Il sut fixer les cinq positions de base. Après avoir composé les chorégraphies des Comédies-Ballets de Molière et Lully, Beauchamps devint chorégraphe de l'Académie Royale de Musique en 1671 avec Perrin, puis Lully. Il se retira en 1687 à la mort du compositeur.
« Beauchamps disait qu'il avait appris à composer les figures de ses ballets par des pigeons qu'il avait dans un grenier. Il allait lui-même leur porter du grain et le leur jetait. Ces pigeons couraient à ce grain, et les différentes formes, les groupes variés que composaient ces pigeons, lui donnaient les idées de ses danses. On dit de Beauchamps que ce n'était pas un danseur de très bon air, mais qu'il était plein de vigueur et de feu ; personne n'a mieux dansé en tourbillon, et personne n'a su mieux que lui faire danser. »
Histoire de l'Opéra - Les frères Parfait.

Louis-Guillaume Pécourt (1651-1729)

Danseur et chorégraphe français, il débuta à l'Opéra dans Cadmus & Hermione en 1673. Son emploi s'étendit aux fonctions de maître à danser des Pages de la Chambre du Roi, de compositeur des ballets de Cour et de maître de ballet de l'Opéra. Pécourt dansait merveilleusement les sarabandes et chaconnes. Il montra ses talents dans Thésée, Atys, Isis,Bellérophon, Persée, Amadis, entre autres.
"Il se distingua de façon, dans la danse, qu'en peu d'années il devint le premier de la profession. Pécourt était beau et bien fait, dansant avec toute la noblesse possible... Il joignait à son talent beaucoup d'esprit et de lecture."

Lecerf de la Viéville

En 1698, l'allemand Muffat écrivait dans ses "Premières Observations sur la manière de jouer les airs de Ballets à la Française" que ce style s'acquittait "en même temps de deux fonctions admirablement liées ensemble: de savoir plaire à l'oreille, et de marquer tout à la fois si bien les mouvements de la danse, qu'on connaît d'abord de quelle espèce chaque air est, et qu'on se sent comme inspiré, même malgré soi, l'envie de danser."

Chorégraphies

Si la chorégraphie de certaines entrées restait libre en raison de leur caractère burlesque ou dramatique, celle des autres danses exigea rapidement une certaine mise en forme. Les entrées se faisaient par escouades (groupe informel) ou quadrilles (danse par un ou deux couples). Leur nombre variait de 3 à 12 dans les ballets ou opéras, jusqu'à atteindre le nombre de 20 dans le "Triomphe de l'Amour". Pour ses opéras, Lully choisit de collaborer avec les membres de l'Académie Royale de Danse: Beauchamps, Dolivet, Raynal, Des Brosses ou les deux frères Galland du Désert. Le compositeur semble avoir eu une part active dans l'élaboration des chorégraphies, puisque Lecerf écrit que "Lulli se mêloit de la danse presque autant que du reste".Il imagina aussi une gestuelle particulière, proche du mime : des "ballets presque sans pas de danse, mais composés de gestes de démonstrations en un mot d'un jeu muet."

Chorégraphie pour la passacaille de Persée

Les maîtres à danser de l'Académie Royale mirent au point un système d'écriture des chorégraphies. La publication de ces chorégraphies, en 1700, permit de diffuser partout en Europe, ce qui devait être le fondement de la danse classique moderne.
Au XVIIIème siècle, la tragédie lyrique sera peu à peu détrônée par les opéras-ballets, dans lesquels la danse allait remplir un rôle croissant.